Gwada, à mi-parcours (2/2)

Mon « tour » de l’Atlantique aura commencé il y a à peu près trois mois et devra se prolonger d’à peu près autant.

Mon séjour à terre à la Guadeloupe est donc à mi-parcours. Un moment pour réfléchir à ce que j’ai vu, à ce que j’ai appris, à ce à quoi je porte mon attention, à quoi j’occupe mon esprit.

Du moins en partie.

Ici, nous sommes en voyage intérieur. A priori pas de photos. De toute façon, s’agissant de famille et d’amis mon récit n’est pas pour une brochure de tour opérateur et encore moins une contribution narcico-marchande à la « mer de non-sequitur des réseaux sociaux, le scroll qui brouille la structure narrative de l’argumentation et de l’histoire, remplacée par une pensée-confetti sans fin de « ça » et « ça » et « ça » et « voir là-bas ». [Doppelganger, N. Klein, p.155]


Quand je navigue en méditerranéenne, lorsque je suis à mon quart ou lorsque je m’allonge le soir sur ma couchette, je pense très souvent à la mythologie grec, aux navigateurs de cette mer intérieure, surtout par nuit étoilée ou mer forte. Aux migrants aussi, régulièrement.

En Atlantique, je ne peux m’empêcher de penser à la traite des esclaves d’autant que le parcours que je suis en train de suivre reproduit sa rotation et suit certaines de ses traces. Suivant la rotation car c’est la logique du vent, et suivant certaines traces car ceux sont les fils que j’ai choisi de suivre.

En la matière, Guadeloupe est une exception aussi bien par les luttes contre l’esclavage qui s’y sont déroulées que par l’ampleur du travail extorqué d’une autre maniere.

D’abord : le décret du 4 février 1794 d’abolition de l’esclavage sans délai ni indemnisation a été appliqué en Guadeloupe contraitrement aux autres îles des antilles françaises et pour cause puisque les monarchistes et colons se sont alliés aux anglais pendant les années de « troubles » et que la Guadeloupe fut repris par des blancs et les  « sans culottes noirs » enrôlés par le commissaire Victor Hugues qui a débarqué le 2 juin à Gosier avec pour mission l’application du décret. Le 11 décembre les anglais quittent l’île et l’abolition a été appliquée le jour même.

Au passage : à la Convention le premier député noir (de l’histoire de la république), M. Belley, était un ancien esclave.

Ensuite, 1802, traité d’Amiens le 27 février, retour à la France des Petites Antilles (Martinique, Saintes, Sainte Lucie, Tobago) et surtout rétablissement de l’esclavage par une loi du 20 mai, Napoléon s’etant entouré d’esclavagistes notoires dont des ex-membres de l’administration coloniale de l’Ancien Régime et d’autres produisant des réquisitoires pour le retour de l’esclavage basés sur l’importance des colonies pour l’économie national tel Baudry Deslozieres « Les égaremens du nigrophilisme » (sic) ou Thomas Pronier invoquant l’importance géopolitique majeur (anachronisme, certes) des colonies.

N’est il pas d’un cynisme parfait de voir invoquer l’intérêt national, ici de territoires, par ceux qui en ont organisé la spoiliation auparavant ? « Deep state » en langage actuel en ce qui concerne la continuation de la domination. Drole de guerre en termes de Marc Bloch. Intérêt des dominants.

A la Guadeloupe, le rétablissement ne s’est pas fait sans combat et sacrifice. Fin mai, Delgrès et ses hommes et femmes dont la Solitude, se sachant perdus, ont fait exploser des arsenaux dans le but d’emporter avec eux le maximum de troupes françaises.

On saute jusqi’en 1848, 27 avril, décret d’abolition de l’esclavage avec indemnisation. ce qui pose au passage la question de la dette et même de la propriété indue. Panique des propriétaires des plantations. La solution est trouvée : importer de la main-d’œuvre corvéable à merci, en l’occurrence des Indiens « Engagés ». On appellera ainsi aussi les soldats/chaire-à-canon du même pays pour la guerre de 14-18, d’où je tire que le terme « Enrôlé » serait plus approprié (en anglais le terme plus précis de « indentured servant » est utilisé).

Le premier convoi – 313 humains sur le navire L’Aurélie – a débarqué en Martinique à Saint-Pierre le 6 mai 1853 (je crois avoir fait une erreur dans un post précédent, la place porte le nom de la date et non le navire). Le premier à la  Guadeloupe en débarque 314 le jour de noël 1854.

Ces hommes et femmes viennent de Karical, un territoire initialement acheté par la France au roi de Tanjoré puis étendu par la guerre. Le dominant vend son peuple, l’acheteur en dispose.

Des milliers seront déplacés et exploités. En Martinique : 55 convois, plus de 25,000 personnes. Au Guadeloupe 93 convois – le dernier de 599 personnes sur le « Nantes-Bordeaux » débarquées le 30 janvier 1889 – ayant déplacé près de 43,000 personnes.

Pour donner un ordre d’idée : la grande majorité des personnes viennent de la région de Pondichéry-Karikal dont la région de Karikal ne comporte que 49,548 habitants (dont 111 blancs et 134 mixtes, recensement de 1856). Ils sont traités – bien sûr – de manière inhumaine : désignés par matricule et non par nom, 25,000 morts prématurés à l’âge moyen de 32 ans…

Les luttes pour l’émancipation sont aussi des luttes symboliques, culturelles… La première pierre – monument dédié – a été posée a Pondichéry le 23 aout 2014 à l’initiatve de Réunionais. Il y a eu ensuite un monument à Casperterre, Guadeloupe le 16 mai 2015 puis la Martinique le 15 octobre 2023 donc tout est très récent. L’histoire domnante est l’histoire des dominants, terrain de lutte.

Pourquoi je raconte tout ça ?

Ce voyage est pour moi aussi un moment de réflexion. J’ai emporté avec moi des livres, certains à relire – Doppelganger en fait partie – d’autres à lire comme Crime et Chatiment.

Dans Doppelganger, Noemie Klein soutient que le fascisme, et le gouvernement Nazi en particulier trouve ses racines idéologiques dans le colonialisme esclavagiste. Dit rapidement, Hitler n’était pas une abhération de l’histoire mais au contraire un développement logique d’une idéologie capitaliste.

Or, nous y sommes.


J’ai aussi relu « Techno-féodalisme », l’original de Cédric Durand si je puis dire et non les dérivés plus ou moins à-sensations. Je compte relire également « The World Beyond Your Head » de Crawford.

Avec un peu de temps je vais tacher d’expliquer comment ces discours se tiennent.

Le voyage continue.

2 replies on “Gwada, à mi-parcours (2/2)”


  1. Thanks for the update and interesting observations. I’ll try to get access to the books as well. Enjoy the second half of your amazing journey …

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