Nous sommes donc arrivés à Cuba par Santiago au sud, et repartirons par La Havane au nord. Entre les deux nous avons tourné autour de l’ile par l’ouest en ayant parcouru des paysages aussi typiques que variés avec une escale à peu de choses près au milieu tant de l’ile que de notre parcours.

L’ile principale de Cuba est entourée de milliers d’iles et d’ilets, plus de 4000 au total, tous petits ou très petits car leur superficie totale n’excède pas quelques milliers de kilometres carrés (5328 km2 dont près de la moitié constituée par la plus grande d’entre elles, l’ile de la Juventud ex-ile des Pinos) donc vraiment toutes petits.
Une grande partie de ces îles se trouve dans deux « jardins » ceux du Roi au nord-est et ceux de la Reine au sud-est. Ces jardins sont des zones de faible voire très faible profondeurs d’eau parsemées de cayo – terres plates faiblement emmergées (« key » en anglais), typiques des Caraïbes et du Golf du Mexique – bordées de récifs et d’îles plus conséquentes qui délimitent côté mer les Jardins.
Sur la carte ci-dessus, copie écran d’un logiciel de navigation, les zones en bleu sont des endroits indiquées comme ayant moins de 5m d’eau. Moins de 5m pouvant être 3m comme 0,3. Autant dire des zones à éviter en bateau. Vous voyez que l’ile est entourée de beaucoup de zones blues, en particulier les Jardins du Roi au nord, et donc n’est pas des plus practicables par la mer. En fait, c’est encore plus délicat que ça.
La côte sud-ouest de l’île – sur laquelle se trouve Santiago – ressemble à une ligne est-ouest. A son extremité ouest se trouve Cabo Cruz où Fidel, Ché et 80 autres hommes ont débarqué du Grandma avec deux jours de retard le 2 décembre 1956, mais je digresse. Sur la carte, entre Cabo Cruz et le milieu sud de l’ile (sous le « a » de Cuba sur la carte précédente) il y a une grande zone blanche, sans trait isométrique. Ce blanc vient d’un problème cartographique, un problème d’échelle. Lorsqu’on agrandi suffisament on voit que la zone n’est pas blanche du tout et qu’elle est même majoritairement bleu (faible profondeurs), vert (zones découvertes par la marée, l’estran) et jaunes (terres emergées). Les copies d’écran ci-dessous donnent une idée du foisonnement d’informations dans cette zone « blanche » lorsqu’on change d’échelle.


On est face là à une des difficultés les plus anciennes et actuelles de la cartographie en particulier et de l’organisation de l’information en générale. Comment produire un sens et quel sens produire avec des informations aggrégées ? On peut mettre en doute l’option prise par les cartographes du logiciel à savoir de n’en produire aucun. Cette question de choix de sens, ici avec des données géographiques, se retrouve dans beaucoup de cas d’aggrégations de données : économiques, sociologiques, politiques… et bien sûr linguistique (mais pas que) en ce qui concerne l’IA, mais je digresse de nouveau. L’important, c’est que ça résulte d’un choix … et que ces choix peuvent être trompeurs voire dangereux.
Toute cette zone blanche très peu profonde et parsemée d’iles correspond au Jardin de la Reine dans laquelle nous ne naviguerons que de jour et avec la plus grande prudence car les cartes comportent aussi des erreurs de données – comme tous les jeux de données particulierement en milieux bruités, ce qui est le cas ici – et donc, certaines profondeurs sont fausses, des emplacements aussi et ceci quelque fois de manière significative : quelques metres à plusieurs dizaines… et même de manière différente et non concordante sur des cartographies différentes.

Revenons donc à notre navigation. Il s’agissait juste d’illustrer quelques problématiques de la cartographie et les difficultés importantes que ça peut poser à la navigation. Pour faire notre révolution il nous faut connaître les limites de nos cartes, de nos représentations.
L’ile principale de Cuba est entourée donc de beaucoup d’endroits difficiles d’accès au nord et au sud central, les jardins sont redoubtables. Quant au sud « plat » à l’ouest, le côté où il y a la ville de Santiago, c’est bordé de montagnes et même le point culminant de l’ile, le Pico Turquino, sauf en quelques endroits comme Cabo Cruz, Santiago et … Guantanamo. Quant à la côte est, sur le dessus de la botte ou plutôt de l’escarpin si on essaie de faire un parallèle avec la péninsule italienne, elle commence par un maquis d’iles et de montagnes mélangés…

Tout ça pour dire que pour envahir le Cuba, il semble bien qu’il n’y ait pas vraiment l’embarras du choix. Sur la carte ci-dessus la baie des Cochons est représentée par la langue de mer à l’ouest de Cienfuegos et à l’est de la péninsule de Zapata. Si on veut arriver à Cuba par la mer, discretos avec du matos et pas trop loin de La Havane, 125 km2 en l’occurrence, pour une opération éclair, il n’y même pas vraiment trop d’alternatives…
La géographie commande et c’est bien sur place que l’on peut la comprendre. Avant de venir, j’ignorais où se trouvait la baie des Cochons et même tout de la géographie de Cuba, c’était juste une ile dans la mer. Au passage j’ai remarqué que Guantanamo est le seul point d’accès sud-ouest débouchant sur les plaines du centre sans devoir affronter les montagnes.
Ces nouvelles digressions étant faites, venons-en à notre tour de l’ile.
Nous avons quitté Santiago le jeudi 24 avril, faisant route à l’ouest pour rejoindre les Jardins de la Reine en contournant Cabo Cruz. En progressant tranquillement, c’est a dire en faisant juste quelques miles nautiques par jour, nous avons mouillé trois fois avant de se retrouver dans les jardins, le jeudi soir à Chivirico (qui est la porte du parc Turquino), le vendredi soir à Marea del Portiollo et le samedi à Cabo Cruz. Les deux premiers sont des petits villages coincés entre les montagnes et la mer. Bons abris du vent et de la mer, mangrove et moustiques, et … sérieusement démunis. Quant à Cabo Cruz, le mouillage est étonnant. C’est la première fois que je dors à l’abri d’une barrière formée par un haut fonds, immergée donc. Protégé de la houle mais pas du vent du sud si d’aventure le vent vient du sud à cet endroit, ce qui est inhabituel.










Après ces petits pas (30, 49 et 36 miles respectivement) nous sommes rentrés dans le Jardin de la Reine en musardant de cayo en cayo : Blanco, Grenada, Chocolate… comme dit, il y en a des centaines et on se demande ce qui a pu présider à leur nomenclature. Certaines passages sont de véritables goulets sous-marins alors qu’en surface la mer s’étend de tout part avec juste une ile de ci de là. Quelques fois la faible présence de terres emmergés renvoie à une faible présence de profondeurs utiles. Distribution visible et invisible monotone.









Les eaux turquoises sont belles et mêmes magnifiques, le silence et les quelques sons superbes. Tout est très joli et la mangrove est … infestée de moustiques voraces. L’eau est – lors de notre passage du moins – très trouble, l’érosion des fonds calcaires reste en suspension et réduit la visibilité sous-marine, de faite elle est plus translucide que transparent. On soupçonne qu’il y ait de très belles choses à l’instar des épaves à Grenada que l’on devinait dans la visibilité réduite.






Nous en sommes sortis après trois jours et trois nuits avec les mouillages donc aux cayo Blanc, Grenada et Chocolate en n’ayant vu quasiment personne à l’exception de deux pêcheurs qui nous ont abordés à notre arrivée à Grenada pour nous proposer des langoustes (vivantes bien sur) en échange de boissons et nourriture. On a navigué en parallèle sans être de concert avec deux autres voiliers pendant une poignée de jours, quasiment les seuls que nous ayons vu pendant tout notre voyage autour de Cuba.









Nous sommes sortis par le canal de Caballones, à côté de la lagune Anclitas. L’eau était – du fait de la mer – plus claire sans être transparent, un courant fort parcourt ces ouvertures dans la barrière des jardins. Nous avons pêché des coquillages et nous n’étions pas les seuls à visiter ce garde-manger en forme de passage au bord du tombant. En regardant la carte du canal de Caballones, vous voyez en haut à droite la fin du Jardin, en diagonal d’en haut à gauche jusqu’en bas à droite les terres emmergées qui forment la barrière, au centre le passage et sous la barrière les isobarres qui forment presque un trait noir épais puis qui s’espacent en bas à droite. Le « trait noir épais » est ce qu’on appelle le « tombant », une zone côtière où la profondeur chute plus ou moins brutalement, c’est un endroit très fertile et … fragile, encore très poissoneuse quelquefois et c’est pour ça – cette conjonction de passage au Jardin et de tombant que nous n’étions donc pas seul et en présence de … requins.
Il n’y avait pas beaucoup de sable (ou de boue) pour acrocher l’ancre, le courant y est certainement pour quelquechose. A la fois ce manque d’accroche, la puissance du courant et un vent puissant qui s’est levé en début de nuit nous ont poussé à partir à minuit passé. L’ancre dérappait. Nous sommes donc partis et, tirant partie du vent puissant, avons navigué le reste de la nuit et le jour suivant pour arriver à Cienfuegos bien avant la tombée de la nuit suivante. Notre meilleur avancée depuis notre départ de Santiago, 117 miles en 18 heures. Quitte à lever l’ancre au milieu de la nuit, autant dormir tranquillement à quai la suivante.
Notre escale à Cienfuegos mérite une chronique à part. Suffit à dire pour l’instant que nous sommes arrivés le soir du premier mai et partis le 5 maI en milieu de l’après-midi, trois jours et demi pour la visiter de cette ville et des alentours.
Le choix de partir dans l’après-midi était dicté par les vents rencontrés au sud de Cuba, faibles le matin, forts à partir du coucher du soleil. Nous voulions donc profiter du vent nocturne et – tant que faire se peut – éviter son absence matinale. Nous nous sommes aperçus de ces vents caracteristiques du sud de Cuba au cours de nos navigations dans les Jardins de la Reine et – en fonction des prévisions et de la distance à parcourir – avons commencé nos navigations suivantes soit dans l’après-midi soit en début de soirée.
Entre Cienfuegos et La Havane nous mouillé trois fois, à Cayo Largo, Puerto Frances et Maria la Gorda.





Cayo Largo est la première cayo du golf de Batabano, Puerto Frances est un mouillage à l’extrème oueste de l’île de la Juventud donc à peu de choses près, ces arrests sont à l’entrée et la sortie du groupe d’iles au sud-ouest de Cuba autour du golf de Batabano. Puis de Puerto Frances nous avons gagné la baie de Corrientes, une baie qui forme l’ance de la pointe sud-ouest de Cuba. Chacun de ces trois segments était de 80 à 100 miles, des navigations journalières moyennes donc.



Cayo Largo est un arret carte postale, des plages de sable blanc, un hotel avec ponton, restaurant de bord de plage où nous avons bu et mangé des noix de coco. Une eau, comme souvent, parfaite… Puerto Frances un endroit plus sauvage avec ici et là des étoiles mer très jolis. Les deux endroits sont interessants et reposants. La baie de Corrientes en revanche est tout à fait exceptionnel, elle abrite – à Maria la Gorda – un centre international de plongée (et aussi un centre international de la photographie sous-marine) et là c’était comme si tout s’emboitait parfaitement : le baptême de plongée à Salvador au Brésil, la formation niveau 1 en Guadeloupe… et là l’opportunité de plongées dans un endroit pour lequel des personnes viennent du monde entier. Comble du privilège, c’est la saison basse donc … seuls avec le guide-moniteur qui exerce sur place depuis bientôt vingt ans, autant dire qui connait la 30-aine d’endroits de plongée de la baie par cœur.











Là, j’ai été heureux. Heureux d’abord de voir la beauté absolute des paysages sous-marins, de me sentir comme intégralement incorporé dans cette beauté, admis dans une sorte d’égalité libre et ce malgré un équipement important mais devenant moins pesant voire moins présent au fur et à mésure des descentes. Heureux parce que je me sentais progresser de plongée en plongée, consolidant, corigeant… avec une dernière qui m’a laissé avec une sensation de fluidité tout à fait jouissif. Une douceur infinite.
Voler le long de falaises, dans des ravins, des tunnels, débouchant dans des puits… des petits bancs de poissons bleus, avec des ailerons jaunes, des raies vertes, des murennes et… des poissons lions, beaux mais dévastateurs. Des coraux, des gorgones, des éponges ; jaunes, verts, rouille… Comme dans des lithographies du XIXe. Bref, j’ai été totalement enthousiasmé, séduit, emporté. Je vais me souvenir longtemps de Maria la Gorda, probablement pour toujours, c’était fantastique. De toute façon, ça commencait bien dès le mouillage, l’eau était transparente, on voyait très bien le fond à plus de 5 metres et sous le bateau déjà toutes une vie…
Le temps chronologique et métérologique ont leurs imperatifs, un nouveau équipier arrive, le vent est centre nous, il faut partir pour La Havane. Nous verons pendant ce dernier trajet des montagnes en forme de monticules avec des sommets rounds avec des bords escarpés et des nuages en forme d’animaux mystiques.
Il peut arriver qu’on veuille aller lentement, pour admirer la paysage, pour pêcher ou pour arriver dans un certain créneau horaire. En l’occurrence nous voulions absolument arriver de jour, ne pas avoir à manœuvrer dans le port de nuit.





Nous avions quitté Maria la Gorda après des plongées le matin, dans l’après-midi avec l’intention de rallier La Havane à 200 nautiques en 2 jours car on escomptait un vent de face. Or on a fait un très bon temps malgré le vent défavorable en particulier grace au Gulf Stream qui nous a apporté au moins un nœud quand ce n’était pas plus. Cuba forme aussi une belle délimitation au Golfe de Mexico… et donc on retrouve ce courant porter. À tel point que nous devrons passer la deuxième nuit au ralenti le plus lent pour éviter d’arriver avant l’aube et ce fut parfait puisque nous avions pu voir le lever de soleil sur La Havane en arrivant.




L’île principale de Cuba est longue de 1250km et large de 30 à 90. Pendant 3 semaines nous en aurons fait presque le tour – environ 2/3 d’une révolution passant par la mer, des baies et des îles, des plages et des nages, des parcs et des villes. J’ai déjà raconté déjà la première des escales, à Santiago, il est temps que je vous raconte les deux autres. L’une que nous avons quittée la semaine dernière, l’autre que je vais explorer à partir de demain.
Les photos des paysages sont magnifiques et les commentaires d’un grand intérêt.
Superbe!!